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Leo Strauss (09) : Lecture de "Nihilisme et Politique"
(Les notes de lecture de l’Ocséna)
Article mis en ligne le 19 octobre 2004
dernière modification le 19 août 2011
par Alain
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Avertissement-table d’orientation : structure et éléments figurants au dossier

Subject : Leo Strauss en débat sur le site Ocséna

http://ocsena.ouvaton.org/article.p...

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(Edition de référence : Rivages poche/Petite bibliothèque, traduction Olivier Seyden,)

1° Rapide introduction générale

Comme l’indique l’éditeur, ce petit livre est composé de trois essais (trois conférences données par Strauss aux Etats-Unis) : "Sur le nihilisme allemand", 1941, "La crise de notre temps, 1962, et "La crise de la philosophie politique", 1962.

L’éditeur ne fournit en réalité qu’une très courte présentation du seul premier texte, sur le nihilisme.

"Leo Strauss se penche sur la signification du nihilisme allemand, qu’il considère comme la base du national-socialisme. C’est la seule fois où il parle du nazisme, lui qui en a connu les premiers signes en tant qu’Allemand et en tant que juif.

Son analyse est simple et lumineuse. Il démontre que loin d’être un phénomène lié à la folie d’un chef capable de sidérer un peuple entier, le nazisme est enraciné dans l’histoire de l’Allemagne moderne et dans l’histoire de la modernité..."

Commencer par le texte sur le nihilisme, quel que soit son intérêt propre, ne nous paraît pas forcément, dans le cadre de notre recherche, momentanément le plus pressant : ce concept, ce thème du nihilisme est somme toute peu familier à des Français. Il doit, dans la littérature philosophique allemande, énormément à Nietzsche, auquel il sert d’anathème pour désigner tout ce qui s’oppose en gros tantôt à la "Vie", tantôt à la "Culture" avec un grand C (Entre dans le nihilisme, tout ce qui est petit-petit, exigu, pusillanisme, valeur d’esclave, esprit petit-fonctionnaire, et même esprit "chef de rayon au département de la culture", etc.).

L’autre argument qui plaide selon nous pour qu’on diffère un peu l’approche de ce premier thème (qui porte principalement, rappelons-le, sur le nazisme), c’est que, de texte en texte, en trois niveaux, Strauss nous semble marquer une gradation, une marche dialectique ascendante dans le pouvoir explicatif de sa ou ses démonstrations. Dans la présente petite présentation "pour lecture" que nous donnons, nous pensons pouvoir utiliser Strauss en dialectique descendante (au diable, la modestie des mots !), pouvoir aller de l’englobant à l’englobé, bref pouvoir aller de la fin au début, des conclusions aux liminaires.

Qu’aurait donc le chapitre 3 qui nous le ferait mettre dans notre "exposé" avant le 2, le 2 venant lui-même avant le 1 ? (vous, bien sûr, vous reprendrez au premier mot du livre en procédant de droite à gauche normalement.

2. Recouvrer avec Strauss, et les anciens, la "juste" compréhension des choses

2.1 C’est notre mode moderne de "regarder" et d’exister qui est biaisé : la bonne perception "

- Chap 3 : "La crise de la philosophie politique"

Le discours straussien sur les modernes et les anciens

D’abord comment prendrait-on au sérieux la philosophie politique d’aujourd’hui, quand quelqu’un peut très bien exprimer parlant de la philosophie, "que sa philosophie consiste à prendre deux oeufs durs au petit déjeuner." (p. 120)

"Qu’est-il arrivé à la philosophie et en particulier à la philosophie politique ?"

Les deux virus qui l’accablent selon Strauss sont déjà connus de nous, ce sont comme il les appelle, le "positivisme" et "l’historicisme" (entendez largement et plus simplement la science et la "mystique" -le mot est de nous- du progrès). La science s’est auto-établie comme la connaissance vraie, elle juge des faits et écarte toute référence aux valeurs supposément subjectives qu’elle place hors science, comment pourrait-elle faire un quelconque ménage "avec la philosophie politique entendue comme la tentative de découvrir et de dévoiler les fins véritables de l’homme en tant qu’homme".

La science, l’histoire, le progrès reposent sur une décision collective tacite prise à l’aube des temps modernes : "se rendre maître et possesseur de la nature, la dominer". On a d’une certaine façon perdu quelque chose de l’homme en route ; quelque chose de très important qu’on ne voit plus. C’est là tout le sens à donner au retour aux anciens, il s’agit de revenir à un regard vrai, celui d’avant que la fracture ne se soit produite.

Le discours straussien sur la démocratie

Vous retrouverez dans ce chap 3, la plupart des thèmes antérieurement rencontrés en lisant Strauss. Ici c’est Aristote qui sera sollicité plutôt que Platon, mais curieusement ça revient en gros au même.

Ces thèmes sont :

- La démocratie, gouvernement de tous, mais dans les faits gouvernement d’un groupe minoritaire

- Le principe de la démocratie représentative s’imposant sur la démocratie directe

- L’inégalité naturelle entre les hommes, base de gouvernement

- Le bonheur comme fin de la cité

- L’excellence.

- Le régime

On ne spéculera pas trop pour déterminer si Aristote était un démocrate ou pas. Apparemment ça fait difficulté. "L’opinion non démocratique ou antidémocratique d’Aristote a apparemment encore un autre fondement. C’est sa supposition, qu’il pensait être un fait, que les hommes sont par nature inégaux à certains points de vue importants en politique. Qu’ils soient inégaux en beauté n’importe guère, car ils n’élisent pas habituellement leurs magistrats parce qu’ils sont particulièrement beaux. Mais qu’il existe une inégalité du point de vue de la compréhension." (p. 127)

"Bien sûr, (ici Strauss parle plutôt en son nom, pas sur Aristote) cette inégalité naturelle est reconnue par la démocratie moderne (...). En d’autres termes, la démocratie moderne est une démocratie représentative, c’est à dire une démocratie qui élit les gens qu’elle croit au-dessus de la moyenne. La démocratie en tant que démocratie représentative est opposé à la démocratie directe." (p. 128)

Strauss parlant pour Aristote : "La fin de la "polis" est le bonheur. Toutes les associations visent un but particulier. La société politique est la seule association qui soit orientée vers le bien humain total." (p.131).

Finalement, plus loin, on arrive à l’excellence : "Aristote pense à la fin la plus élevée à laquelle une cité pourrait se consacrer, à savoir l’excellence humaine." (p.146)

Bien entendu, Strauss expose sobrement, face à cela, ce qui serait aussi le point de vue du droit naturel moderne, celui des droits, des droits de l’homme. De ce point de vue, ce sont les conditions du bonheur qui sont premières, le droit à la vie précède forcément et logiquement le droit au bonheur dans ce qu’on peut attendre de la société. Nous y reviendrons sans doute ultérieurement.

Le discours strausso-aristotélicien sur la forme, l’eidos, l’idée, l’essence, l’esprit, la finalité qui anime, le projet

Sa grande trouvaille, Strauss la trouve chez Aristote dans la compréhension de la notion de régime. L’important d’un régime réside dans l’idée, la "forme", l’eidos, l’esprit, le projet, le ton, qui l’anime nécessairement quel qu’il soit.

"Le régime donne sa forme à la cité". (p.140). "La forme est directement liée à la fin". (p. 141).

"Chaque société se caractérise par le fait qu’elle révère quelque chose.... Chaque être humain est ce qu’il est parce qu’il révère quelque chose"... Si nous jetons un regard tout simple sur la démocratie, elle révère l’égalité, et c’est cela qui lui donne son caractère." (p. 141).

"En d’autres termes, chaque société politique tire son caractère d’une moralité publique ou politique spécifique..." "Elle tire son caractère de ce que la partie prépondérante de la société, qui n’est pas nécessairement la majorité, considère comme juste." (p.148)

D’un point de vue aristotélicien, il y a bien entendu un problème d’harmonie obligée "entre ce que révère une société et la partie prépondérante de la société ... qui donne le ton, c’est à dire le régime". (p. 142). En conséquence, selon Aristote, et selon Strauss assurément aussi, un changement de régime transforme en quelque sorte une société en une autre (Cf. p. 143).

Ces propos sur la "forme" (serait-on autorisé par Strauss à dire l’esprit ?) de la société semblent aller de soi, ils nous paraissent en vérité cruciaux pour la bonne compréhension du présent opuscule et en constituer tout simplement le césame intellectuel.

2.2 - Chap 2 : "La crise de notre temps" (titre de Strauss). Et dans notre texte d’exposé : "Le projet (l’esprit, eidos, forme) de l’Occident"

Mouvement :

- 1° Les grandes lignes du projet

- 2° Ses dévoiements

- 3° Le traitement straussien

Le projet occidental

Un projet au départ apparemment clair, mais avec quelques vices de process et qui va de toute façon se perdre passablement en route.

S’il y a crise de notre temps, c’est qu’il y a doute sur le projet moderne. "Ce projet moderne a réussi dans une mesure considérable. Il a engendré une nouvelle espèce de société, une espèce de société qui n’avait jamais existé auparavant mais.... (p. 82) Car bien sûr, on sait qu’il y a pour Strauss un mais.

"L’Occident a perdu confiance en son dessein...

Ce dessein était la société universelle, une société constituée de nations égales, chacune constituée d’hommes et de femmes libres et égaux. (p. 84). Le tout tournant autour d’une conception de la science essentiellement entendue comme puissance de production, "au service de la puissance humaine, de l’amélioration de la condition de l’homme"... Visant en deux mots à l’abondance universelle. Laquelle "abondance universelle conduira à la société universelle et parfaitement juste, en tant que société parfaitement heureuse. (p. 84)

Idée corrélative du dessein occidental moderne : L’idée à la Spengler d’une culture planétaire, la "nôtre", au-dessus, englobant toute les cultures particulières, sorte de couronnement de l’histoire. Société universelle, Etat universel, "le but semblait être le mouvement de la grande majorité des hommes en faveur de la grande majorité des hommes". (p. 91). Bref, le dessein de l’Occident avait un motto absolu : le progrès.

Les difficultés et dévoiements du projet

Cités par Strauss : la bombe atomique, le communisme, "l’égalitarisme permissif", l’appauvrissement de l’ambition culturelle, l’Orient (p. 88)

Nous sommes en 1962, pas d’anachronismes donc quand on parle de l’Orient par ex, revoir le contexte donc, en tout cas l’avoir à l’esprit.

Sur l’Orient : "Aujourd’hui, bien loin de gouverner le monde tout entier, la survie de l’Occident est menacée par l’Orient". (p. 88). Concédons ici que nous ne connaissons pas le sens exact de ce propos.

Sur le communisme, il y a l’idée d’une dessein quasi commun, mais avec gap sur l’absolutisme des moyens employables. Le communisme est un quasi jumeau, un peu hétéro-zigote. Pendant un certain temps, le communisme parut simplement à bien des Occidentaux (...) comme un mouvement parallèle au mouvement occidental ; pour ainsi dire comme un jumeau un peu impatient, sauvage, rebelle mais qui devait inévitablement mûrir un jour et devenir patient et doux."...

Mais (...) le communisme ne répondit aux saluts fraternels que par le mépris, ou tout au plus par des signes d’amitié manifestement simulés." (p. 92)

Sur l’égalitarisme permissif et l’appauvrissement de l’ambition culturelle : déclin là de la démocratie libérale. Obligation de transparence des dirigeants, peu de contraintes pour les citoyens. Si on revient au culturel, une sorte de relachement tant sous une influence interne que sous l’influence de l’anthropologie : "En vertu d’un changement qui a eu lieu au XIXe siécle, il devient possible de parler de culture au pluriel ("les" cultures).

"Et vous pouvez dire, selon cette notion récente de culture, qu’il n’y a pas un seul être humain qui ne soit cultivé puisque chacun appartient à une culture." (p.100)

Et même ce très beau "zaz" de Strauss : "Selon l’opinion qui prévaut aujourd’hui dans les sciences sociales, chaque être humain qui n’est pas interné dans un asile de fous est un être humain cultivé... Nous trouvons intéressante la question de savoir si les pensionnaires d’un asile de fous n’ont pas eux aussi une culture propre."

Solutions, traitement straussien

Dans ces conditions, si l’on parlait trivial ici, le problème avec Strauss devient de se demander si la science moderne ne "débloque" pas complètement en vérité. Si elle n’a pas pris un mauvais biais viciant -en concurrence ou coopération avec d’autres menaces- l’ensemble du projet occidental, la science et la philosophie politiques modernes sur lesquels elles reposent.

C’est sans doute, le sens straussien du retour aux anciens. Quelque chose est désormais radicalement à changer dans notre approche sur les choses, la science moderne est incapable de traiter les questions de valeurs et de choix selon les valeurs, elle perd même le simple bon sens qui a autrefois prédéterminé les bases de sa science. Le tournant ou "le drame" coîncide avec la séparation de la science et de la philosophie qui étaient autrefois chez les anciens une seule et même chose.

"La science, coupée de la philosophie, ne peut enseigner la sagesse." , c’est le problème notamment des sciences sociales. (p. 103)

Strauss encore : Tel est le noyau de la science moderne, de la science sociale moderne telle qu’elle s’est finalement développée dans les deux dernières générations : la distinction entre les faits et les valeurs, accompagnée de la compréhension qu’il est impossible de distinguer rationellement entre les bonnes et les mauvaises ." N’importe quel fin devient dès lors aussi défendable qu’une autre. (p. 104).

Bon sens basique, préscientifique : "Le citoyen ne fait pas la distinction entre faits et valeurs. Il est aussi sûr qu’il peut raisonnablement distinguer entre le bien et le mal, entre le juste et l’injute, qu’il peut distinguer entre le vrai et le faux."

le retour aux anciens que prone Strauss prend un sens plus "subtil", semble-t-il, qu’on ne dit ordinairement. Il n’est pas (ne serait pas) l’adoption pure et simple des recettes antiques : nous sommes les seuls à pouvoir résoudre aujourd’hui nos problèmes spécifiques. Mais le retour aux anciens serait une sorte de démarche critique sur soi, épistémologique (même s’il n’emploie pas lui-même le mot), nous permettant de rebondir correctement.

"Nous seuls qui vivons aujourd’hui pouvons trouver une solution aux problèmes d’aujourd’hui. Une compréhension adéquate des principes, tels qu’ils ont été élaborés par les classiques, peut être le point de départ indispensable indispensable d’une analyse adéquate, qu’il nous faudra accomplir nous-mêmes, de la société d’aujourd’hui dans son caractère particulier, et d’une application sage, qu’il nous faudra accomplir nous-mêmes, de ces principes à nos tâches." (p.115)

En vérité, cette modération nous laisse en même temps un peu sur notre faim.

Les concepts de démocratie, projet occidental, forme-eidos que nous avons rencontrés, joints à celui de particulier versus universel qui se comprnd à peu près de lui-même, devraient à présent nous permettre de passer au chap 1 en marche-arrière. Celui qui porte sur l’analyse straussienne du nazisme.

2.3 - Chap 1 L’interprétation straussienne du cas nazi

Le nihilisme : Prolégomènes, il y a un problème

Comme nous le disions en introduction, pour des Français peu familiers dans leur culture et leur pratique avec cette notion de nihilisme, pour eux, floue, flottante, possiblement pluriforme, ce texte sur le nihilisme allemand ou nazi commence par un gros sac apparent d’embrouilles.

Et pourtant, dans le premier instant, ça paraissait démarrer bien :

- Strauss nous annoncait en effet ne pas vouloir nous expliquer le nazisme par la fameuse théorie improductive du chef fou dont on sait quel lieu commun stérile elle constitue.

- Il nous épargnait encore -sans la citer- cette autre théorie aussi improductive que certains d’entre nous ont pu croiser, qui vous explique tranquillement le nazisme par le refoulement homosexuel généralisé et du chef et des SA.

- Et puis patatras, alors qu’on se croyait sauvé, on reçoit de Strauss, comme une évidence, que le national-socialisme n’est que la forme la plus célèbre du nihilisme allemand, il ajoute, pour nous mettre à l’aise, "la plus vile, la plus bornée". Banalité assurément, à peu près toute faite, complexe banalité en réalité, beaucoup plus qu’il n’y paraît, qu’il va s’employer à nous démonter et démontrer selon en gros le schéma suivant : L’Allemagne a vécu la civilisation moderne de manière très spéciale, l’a refusée moralement dans toutes ses nombreuses et criantes médiocrités, de cette protestation presque estimable est né le nihilisme allemand, et du nihilisme allemand est né l’avatar dernier, le nihilisme nazi. On y mettra -Strauss y mettra- dosé intelligent, ce qu’il faut de Nietzsche et de militarisme prussien sur fond bougeant de communisme populeux. Le produit ne sera pas sans quelque talent ni sans quelques difficultés.

Va donc pour le nihilisme ! mais quand même ! Il nous faut reprendre sommairement les choses à part, avant d’entrée plus avant dans Strauss et le vif du sujet.

Nihilisme a priori a plusieurs sens possibles :

- Au sens étymologique (nihil = rien) : le nihilisme, au plus simple, c’est ce qui nie, qui refuse, rejette, moque ce qui était auparavant ancré. On est nihiliste banalement et spécifiquement sur tel ou tel point, si on enterre de force Dieu, l’impératif catégorique, la loi de la gravité, et tout ce que vous voudrez à quoi certains sont attachés. Enfant vous pouvez même nier le père Noël, dans ce cas vous êtes relativement aux enfants de moins de 8 ans et à leurs parents un authentique nihiliste.

- Au sens de l’histoire russe, le nihilisme c’est l’activisme terroriste des anarchistes russes contre la société tsariste entre 1855 et 1870.

- Au sens nietzschéen : (C’est Nietzsche qui a fait la célébrité du mot, sa spécificité et sa "noblesse" allemande). Nietzsche n’est pas nihiliste, nihilisme est seulement son anathème préféré. Nihilisme désigne chez lui tout ce qui dégrade la Vie vraie, l’homme-Homme+, tout ce qui a fait de lui le sous-tétard plat qu’il est devenu, le nihilisme désigne ce qui affadit, pervertit, dégrade la culture avec un grand C, le nihilisme est tout ce qui relève du "ressentiment", du petit, trop humain, tout ce qui relève du demi-vouloir très tocard. Le nihilisme est dans le mercantilisme anglais, le christianisme débilitant qui affaiblit les forts, le comble du nihilisme est même dans le boudhisme qui nie la vie en n’écrasant pas les fourmis et en refusant de vivre comme s’il nous proposait un suicide en quelque sorte végétant et respirant.

La volonté de puissance, la volonté de se dépasser, la volonté d’une surhumanité amorale, "barbare, n’est pas du nihilisme dans la terminologie nietzschéenne.

Il est commun d’appeler nihilisme passif ce nihilisme que dénonce Nietzsche. Il faut donc faire attention aux contresens.

- Double sens alternatif hypothètique : S’il existe un nihilisme dit passif, on peut imaginer qu’il y en un au sens actif. Ce serait celui du samourai : briser le mur qui s’oppose ou y briser son poing. Nihilisme destructeur ou autodestructeur.

- On peut concevoir comme Claude Rochet (voir son site) un nihilisme bon et un nihilisme mauvais.

- Il y a, in fine, le nihilisme à la Hermann Rauschning, ce nazi défroqué-excommunié, qui se voua ensuite à la croisade antinazi, en publiant des conversations intimes avec Hitler (dont il est assez clair qu’elles sont des faux), et en publiant un grand best-seller antinazi, auquel à l’époque se réfère naturellement Strauss. Le nihilisme nazi y devient volonté de destruction-autodestruction vaine et gratuite, menée en vérité sans buts par une bande de débiles, dégénérés et pervers.

Le gros problème : de quel nihilisme nous parle Strauss ? Strauss part d’un malaise dans l’univers allemand (le nihilisme à la Nietzsche), pour montrer la montée d’une protestation morale, en soi non nihiliste (Ok !), qui va aboutir finalement au nihilisme allemand de refus de la civilisation et de la "modernité", puis au nihilisme aveugle et destructeur et nazi.

Dans la démarche, Strauss dédouane Nietzsche d’être coupable du nihilisme nazi, tout en le "redouanant", dans la lignée des nombreux philosophes de la pensée allemande, d’une paternité dans certains de ses aspects (De même Strauss dédouane le militarisme allemand, tout en le "redouanant" pour partie aussitôt après). Les affinités apparentes ont créé la possibilité des récupérations. Le coup dur pour Nietzsche c’est que passablement négligé dans son concept premier de nihilisme et d’anti-nihilisme, il se retrouve chargé de responsabilité là où il n’est pas, au sens nietzschéen, nihiliste, mais simplement nietzschéen au sens de la volonté de puissance.

Leo Stauss a bien senti dans sa démonstration qu’il y avait, depuis le nihilisme de départ (médiocrité humaine dans la civilisation) au nihilisme intermédiaire (nihilisme allemand d’honneur et d’orgueil contre la civilisation), puis au nihilisme final du national-socialisme, une sorte de basculement-renversement-inversion du concept qu’il était délicat de mener et gérer. Sans doute s’en est-il à peu près tiré mais non sans gageure, il est important pour le lecteur de se montrer attentif sur les articulations.

Mais à présent laissons parler un peu Leo Strauss

"Qu’est-ce que le nihilisme ? Et dans quelle mesure peut-on dire que le nihilisme est un phénomène spécifiquement allemand ? Je ne suis pas en mesure de "donner une réponse" à ces questions". (p. 33)

"Lorsque nous entendons aujourd’hui l’expression "nihilisme allemand", la plupart d’entre nous pensent naturellement tout de suite au national-socialisme. Cependant il faut immédiatement comprendre que le national-socialisme n’est que la forme la plus célèbre du nihilisme allemand -sa forme la plus vile, la plus bornée". (...). "la défaite du national-socialisme ne signifiera pas nécessairement la fin du nihilisme allemand." (p. 33-34)

Quelque chose sous-tend le nihilisme allemand : "Ce mobile n’est pas en lui-même nihiliste." (p. 34) "Le fait est que le nihilisme allemand n’est pas un nihilisme absolu, le désir d’une destrution totale y compris la sienne, mais le désir de destruction de quelque chose de "précis" : la civilisation "moderne."" (p.35)

Détestation de la société ouverte. Détestation de l’immoralité à laquelle une société ouverte paraît pour les Allemands inexorablement condamnée. Détestation même d’idées comme soulager la condition humaine, protéger les droits de l’homme, chercher le plus grand bonheur pour le plus grand nombre possible (p. 36). Il faut dire que "personne ne pouvait se satisfaire du monde de l’après-guerre. La démocratie libérale allemande sous toute ses formes semblait à beaucoup absolument incapable de faire face aux difficultés auxquelles l’Allemagne était confrontée. Cela engendra ou confirma un préjugé profond déjà existant contre la démocratie en tant que telle". (p. 41)

Détestation de la simple perspective possible "d’un soulèvement du prolétariat qui déboucherait sur le dépérissement de l’Etat, sur la société sans classes, sur l’abolition de toute exploitation et de toute injustice, sur l’ère de la paix ultime". (p.41)

"Ce qu’ils haïssaient c’était précisément la perspective d’un monde heureux dans lequel chacun serait heureux et satisfait (... ) un monde ne connaissant pas pas le sang la sueur et les larmes." (p. 42)

Bien sûr, on se dit que là, dans Strauss, il faut s’accrocher pour suivre, mais on a compris aussi dans les chapitres antérieurs dans le présent exposé, postérieurs dans le livre, ce que pouvaient être les notions de forme, d’eidos, d’esprit d’un société ou d’un régime.

On comprend dès lors que les nazis qui n’étaient pas des aigles d’intellectualité aient su recupérer à leur profit ces sentiments.

"Le nihilisme allemand, tel que le caractérise Rauschning est donc l’aspiration à une domination du monde exercée par les Allemands qui à leur tour sont dominés par une élite allemande." (p. 66)

"Je ferai même un pas de plus et je dirai que que les nazis tirent vraisemblablement un plaisir désintéressé du spectacle des qualités humaines qui permettent aux nations d’être conquérantes. Je suis certain que les nazis considèrent n’importe quel pilote de bombardier ou n’importe quel commandant de sous-marin comme absolument supérieur en dignité humaine..." (p. 66)

Et Strauss de citer Ernst Junger, qualifié de nihiliste : "De quel genre sont donc les esprits qui ne savent même pas qu’aucun esprit ne peut être plus profond et plus savant que celui de "n’importe quel" soldat tombé n’importe où uax batailles de la Somme ou des Flandres ?" (p. 66)

"Si grande que soit la différence entre le militarisme allemand et les nihilisme allemand, la parenté de ces deux aspirations sautent aux yeux. Le militarisme allemand est le "père" du nihilisme allemand".

Pour les Allemands, tant la civilisation, qui est anglaise, que la révolution, qui est française, représentent un abaissement des critères moraux. "La pensée de l’Allemagne s’éleva contre cet abaissement de la morale... et ce pour l’honneur durable de l’Allemagne."

"En s’opposant à l’identification du bien moral avec l’intérêt personnel même éclairé, les philosophes allemands insistèrent sur la différence entre le bien moral et l’intérêt personnel, entre l’honestum et l’utile ; ils insistèrent sur le sacrifice de soi et sur la négation de soi ; ils insistèrent tant sur ce point qu’ils finirent par oublier le but naturel de l’homme qui est le bonheur." (p.73)

La vertu suprême, l’accomplissement parfait c’et la mort au champ d’honneur, la mort pour son propre pays. Elle n’est jamais récompensée. "Le courage est la seule vertu clairement non utilitaire."

"De tous les philosophes allemands, et en fait de tous les philosophes, aucun n’a exercé une plus grande influence sur l’Allemagne de l’après-guerre, aucun n’a eu plus de responsablilité dans l’émergence du nihilisme allemand que Nietzsche. La relation de Nietzsche à la révolution allemande nazie est comparable à la relation de Rousseau à la Révolution française. Cela revient à dire qu’en interprétant Nietzsche à la lumière de la révolution allemande, on est très injuste avec Nietzsche, mais on n’est pas absolument injuste." Et Strauss de nous renvoyer à Par-delà le bien et le mal.

On déconseille à un étudiant français de s’exprimer en ce sens dans son université devant ses professeurs. Strauss étant allemand nous ne pouvions pas sur ce point échapper à le citer. Voilà produit le renversement, la mutation dont on vous prévenait.

Reste encore cette formule de Strauss à vous livrer : "En choisissant comme chef Hitler au moment crucial,... les Allemands ont cessé de pouvoir légitimement prétendre être autre chose qu’une nation "provinciale". (p. 78)

Nous nous réservons la conclusion pour pouvoir éventuellement méditer cette chute et tout cela.

3. Conclusion : Où en est-on avec Leo Strauss ?

Le jeu de l’énigme : a-t-on trouvé quelques signes de pistes ?

Guidés par le souci de répondre au vrai ou faux problème dont nous avons relevé le gant de savoir si Leo Strauss était une colombe simplement philosophe ou un faucon idéologue droitier, que pouvons-nous prétendre affirmer aujourd’hui après lecture de "Nihilisme et politique" ?

Nous avons certes appris bien des choses, mais nous n’avons peut-être rien appris de neuf sur la position politique de Leo Strauss.

Fidèle à la démarche à reculons adoptée pour notre exposé de ce petit livre, nous disposons logiquement d’une carte encore pour conclure avec l’introduction d’Olivier Sedeyn. On ne peut négliger l’avis du traducteur. Le traducteur n’est pas forcément un traître comme le voudrait l’adage, il est forcément un lecteur attentif.

Que dit Sedeyn ? Quel est son regard sur ce livre et sur Strauss ? : Sedeyn n’est pas Brutus

Principaux key points relevés (Et nous en vis à vis) :

- Strauss défenseur de la démocratie libérale moderne, (p. 8). (Allons bon ! vraiment ? tant que ça !?)

- mais il n’est pas progressiste. (c’est le moins qu’on puisse dire !)

- Strauss lutte contre le tyrannie. (really !? Mais qui serait pour, de toute façon ?)

- En particulier la tyrannie communiste. (Ok ! on croit l’avoir aussi compris)

- Strauss trouve un lien entre progressisme et nihilisme, l’un et l’autre ont en commun de se soumettre à un avenir indéfini (p. 14). (Ca c’est trouvé ! qu’est-ce que c’est concluant !)

- "Strauss semble se sentir investi du devoir de défendre la civilisation, y compris la civilisation anglaise, avec laquelle ses affinités ne sont pas évidentes", p. 20. (Nous avons nous beaucoup senti cette deuxième évidence par rapport à la première).

- "Cette attitude qui fut la sienne en 1941, il la conserva à l’égard de la démocratie américaine, dont il apprécié l’accueil mais dont il connaissait les défauts", p. 20. (Dans l’opuscule présent, nous n’en avons pas autant vu pour notre part).

- "Toute adhésion au progrès, sans parler d’une adhésion au communisme, implique le dogmatisme de celui qui prétend savoir (il "connaît" le sens de l’histoire)". (Ah oui alors ! ce que c’est grave en soi ! C’est très très laid, le dogmatisme, on en convient : Dogmatique, va !).

- "Srauss se bat contre le nihilisme allemand, contre le positivisme et l’historicisme, pour la civisation héritée des Grecs (...). Cette défense de l’héritage classique constitue un contrepoison, un contre-pouvoir". Ouvrons le ban, fermons le ban !!!

- La barbarie n’est pas extérieure à la civilisation, Cf. p. 25. (Ce point, on le concèdera volontiers, mais c’est aussi un lieu commun et un effet de manche en même temps)

- Chute : Leo Strauss nous invite à un examen. Cet examen doit se faire sous le signe du "retour". (Why not !)

- Chute finale : "Ce retour est une espèce de "conversion" philosophique". (Nous concèderons volontiers que ça y ressemble)

Malgré le crédit que nous accordons par la force logique des choses à Sedeyn, traducteur de Strauss, nous ne partageons pas, on le voit, toute l’ampleur de sa piété filiale. Nous n’allons pas toutefois, maintenant, entreprendre l’explication du pourquoi de cette distanciation. Au demeurant vous allez vous-mêmes entreprendre la lecture du livre. Il est vrai que nous n’allons pas non plus armer le bras des assassins, nous manquerions -confessons-le- de preuves complètes et nous n’entendons pas additionner comme les inquisiteurs les demi-preuves aux quarts de preuves.

Strauss, maître du mystère

Nous avons en commun avec Seyden en tout cas, cette fascination pour l’auteur aux visages multiples largement insaisissables.

Comme dit Seyden : "Cet auteur étrange et déroutant", "le philosophe le plus singulier et le plus déroutant de l’histoire de la philosophie moderne".

"Aucun ne s’est avancé comme Strauss derrière l’apparence d’un historien de la philosophie." Dans le retour aux classiques auquel il invite, "Strauss est à strictement parler unique et sans égal"

Qu’aurions encore à dire ? : que nous ne sommes plus sûr de rien. Pas sûr que Strauss soit le démocrate et l’homme de civilisation, Strauss qui définit les deux comme animées par l’esprit d’égalité,

mais qui ne jure que par le bon sens inégalitaire ancien.

Pas sûr que Strauss qui conteste la philosophie allemande en ce qu’elle est trop marquée selon lui par le sens de l’histoire qu’il ne partage pas, pas sûr que Strauss n’ait pas devant lui des valeurs hautes et aristocratiques qu’il ne méprise pas.

Pas sûr que Strauss n’ait pas devant lui avec les deux derniers siècles allemands l’illustration d’un règne des philosophes qu’il appelle par ailleurs de ses voeux.

Pas sûr que Strauss, quoi qu’on en dise, n’ait pas dans son "retour aux antiques", semblable à certains poètes (on pense à Chénier) des nostalgies de paradis perdu où les choses étaient stables.

Mais avec des "pas sûrs", bien sûr, on ne fait pas un homme. Pour répondre à Sedeyn, dans le bon sens, il nous faut encore lire le Strauss de "De la tyrannie" et sans doute aussi celui de "La Persécution et l’art d’écrire", car, c’est notre but, il faut que s’éclaire, s’il est possible, le vrai visage de cet Arturo Brachetti de la philosophie.

Alain Serge Clary